Vera Greenwood. L’hôtel Soficalle

Vera Greenwood, Une pièce de collection – un gros plan complet de Sophie Calle.

Vera Greenwood, Mon premier poste d’observation à l’extérieur du cinéma.

Vera Greenwood, La quatrième et dernière photo – quand le flash s’est déclenché. Remarquez le poteau illuminé à droite. Sophie Calle et compagnie ne sont qu’un flou devant la porte, ils se dirigent vers la droite de l’image.

Vera Greenwood, La carte d’appel Jeanne-Moreau utilisée pour téléphoner à Sophie Calle le soir du 23 janvier 1998.

Vera Greenwood, J’enfile mon déguisement à la station de métro Étienne-Dolet à Malakoff.

Crédit : Kevin Gibbs.

Vera Greenwood, L’atelier-appartement de Sophie Calle – 146, boulevard Camelinat, Malakoff.

Vera Greenwood, Chez Sophie Calle, l’interphone de la porte avant.

Vera Greenwood, L’Agence de détectives Duluc, 18, rue du Louvre.

Vera Greenwood, L’Agence de détectives Duluc, 18, rue du Louvre.

Vue de l’exposition Vera Greenwood. L’hôtel Soficalle, VOX, du 15 novembre 2002 au 19 janvier 2003

Crédit : Denis Farley.

Vue de l’exposition Vera Greenwood. L’hôtel Soficalle, VOX, du 15 novembre 2002 au 19 janvier 2003

Crédit : Denis Farley.

Vue de l’exposition Vera Greenwood. L’hôtel Soficalle, VOX, du 15 novembre 2002 au 19 janvier 2003

Crédit : Denis Farley.
2002.11.15 - 2003.01.19

Vera Greenwood

Vernissage et lancement de livre le 15 novembre 2002

ANNE BÉNICHOU

Lors d’un séjour à Paris au cours de l’hiver 1997-1998, Vera Greenwood s’adonne à une étrange activité : elle prend en filature l’artiste Sophie Calle. La proposition reconduit les stratégies de cette artiste française qui fonde sa pratique artistique sur l’incursion dans la vie privée d’inconnus pris au hasard, et à leur insu. Greenwood réfère plus particulièrement à La filature, une œuvre photographique et textuelle relatant La filature de Calle, en 1981, par un détective privé engagé par la mère de l’artiste, sur la demande même de sa fille, le détective ignorant que Calle se savait suivie par lui.

Le projet L’hôtel Soficalle1 rapporte avec une délicieuse maîtrise de la narration les aventures de Greenwood à Paris. Greenwood refait d’abord l’itinéraire que Calle avait emprunté en 1981, en photographiant les lieux, « sans Sophie ». Puis, lors du lancement du film de Calle et Greg Shephard, No Sex Last Night, elle parvient à prendre plusieurs clichés de l’artiste française. Mais le déclenchement malencontreux du flash lui est fatal : Calle repère l’espionne et Greenwood doit dès lors se déguiser. Greenwood se rend ensuite à l’Agence de détectives Duluc (avec laquelle la mère de Calle avait fait affaire) où les patrons, éberlués d’apprendre qu’ils avaient participé dix-sept ans auparavant à une œuvre post-conceptuelle, la laissent consulter le dossier, pourtant confidentiel, de leur cliente. Greenwood appuie son récit par de nombreuses pièces à conviction : des photographies noir et blanc et des objets issus de l’aventure. Elle présente le tout selon un mode muséologique traditionnel : des vitrines, des panneaux didactiques et une numérotation organisant le parcours du spectateur.

Que peut-on comprendre de cet hypertexte de La filature ? Greenwood, avec sa façon singulière de ne pas se prendre au sérieux, s’attache à débusquer les mensonges et les omissions de Calle. Certains bâtiments que l’artiste française évoque ont mystérieusement disparu. L’atelier de Calle, situé rue d’Ulm, serait en réalité l’Institut Curie dont le père de l’artiste a été le directeur. Le compte rendu du détective de l’Agence Duluc ne donne pas la même version des faits que le récit de Calle. Par la dérision de ces réflexions, l’effort considérable qu’elles ont nécessité et l’impossibilité, voire l’inutilité, de les vérifier, Greenwood montre combien il est vain de se demander si La filature, et par extension L’hôtel Soficalle, sont des histoires vraies.

Greenwood opère également un retournement malicieux de la question identitaire. La filature interroge la part de l’autre dans les processus de construction de l’identité. Parce qu’elle se sait observée, Calle compose une image d’elle-même qui influence son itinéraire. Alors que L’hôtel Soficalle promet un portrait « authentique » de l’artiste française, celle-ci ne se sachant pas surveillée, ce sont en définitive les travestissements de Greenwood qui constituent le sujet central de l’œuvre. Ainsi, elle délaisse la surveillance du domicile de Calle pour s’adonner au plaisir de se faire photographier avec ses multiples déguisements.

On reconnaît là les enjeux majeurs de l’œuvre récente de Greenwood. En 1997, Inside Out soulignait l’importance du regard et des modèles des autres dans la définition de l’identité, tandis que l’année suivante, High Ground explorait la part d’invention dans le récit autobiographique. Dans L’hôtel Soficalle, la citation de La filature permet à l’artiste d’interroger sa propre démarche artistique. C’est toutefois avec modestie et distance critique qu’elle conduit cette opération. Greenwood ne cherche pas à rivaliser avec les hardiesses de sa collègue française. Elle multiplie les gaffes et les maladresses. Elle emprunte naïvement ses méthodes d’enquête au roman policier populaire, en l’occurrence à l’auteur américaine Sue Grafton, dont elle intègre plusieurs livres à l’exposition. En adoptant une attitude « anti-héroïque », Greenwood déconstruit les stéréotypes de la littérature policière et des personnages qui la peuplent. Elle nous incite aussi à interroger la façon dont Calle travaille cette tradition littéraire.

1. Composé des noms de l’artiste française et de la chaîne d’hôtels Sofitel.

 

Ce texte a été publié avec l’aimable permission de l’auteur et de CVphoto, n° 54, 2001, p. 32.

Biographie

Vera Greenwood

Vera Greenwood

Née à Calgary, où elle a grandi, Vera Greenwood vit aujourd’hui dans la vallée de la Gatineau, au Québec. Elle a obtenu un diplôme en arts visuels au Alberta College of Arts and Design (Calgary)…

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Journal # 05 - 11.2003

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