VOX — Centre de l’image contemporaine

Lynda Gaudreau, Romances, détail de l’installation, 2026. Avec l’aimable permission de l’artiste.
Crédits

Lynda Gaudreau
Romances

2026.04.24 – 06.20

Présentée dans le cadre du cycle de recherche Ce que l’exposition fait aux livres, cette nouvelle production de Lynda Gaudreau explore le roman-photo comme matière à la fois narrative et conceptuelle. Genre populaire fondé sur une séquence d’images fixes accompagnées de dialogues, le roman-photo est ici disséqué, puis réorganisé dans un dispositif scénographique qui en perturbe les codes. Textes, son et images s’y déploient de manière désynchronisée et transforment la narration en une mise en exposition faite de ruptures, d’ellipses et de suspensions dramatiques.

Inspirée de l’esthétique italienne du giallo, l’intrigue consiste en une série de crimes marqués par la mutilation des yeux des victimes. Ce motif renvoie à la pulsion et à ce désir de voir qui traverse le cinéma et la culture visuelle. Dans le giallo comme dans le roman-photo, cette pulsion s’inscrit souvent dans une économie voyeuriste et genrée où les corps féminins deviennent le spectacle de la violence et du désir. Le récit expose donc, métaphoriquement, cette pulsion, tout en engageant le public dans une réflexion sur son propre rôle ; l’acte de voir y devient incertain, fragmenté, constamment remis en question.

A Posteriori 41 - Jan Baetens - Lynda Gaudreau

JAN BAETENS

Depuis sa création en 1947, on a voulu et annoncé la fin du roman-photo, genre populaire parce que mélodramatique et sentimental s’il en est, vilain petit canard de la bande dessinée (avec photographies) et du cinéma (pour les pauvres). Depuis 1947 aussi, le roman-photo montre une résilience à toute épreuve. Il réplique aux attaques des uns et à l’indifférence des autres en élargissant ses thèmes et formes, allant jusqu’à se risquer dans des zones inattendues comme le reportage politique, le récit de vie ou les fictions queer. Il passe du magazine au livre, s’invite dans les galeries d’art, fait l’objet de projections. Il se met à parler sur nos téléphones portables.

L’intérêt de Lynda Gaudreau pour le roman-photo fait partie de cette histoire, qu’il déborde toutefois à de multiples égards. Romances est un jalon dans l’évolution du genre, certes, mais un jalon qui, loin de seulement redéfinir le roman-photo, procède d’une véritable refonte, d’une intervention radicale dans le corps du genre et de sa place dans les discours sociaux et artistiques.

Pour commencer, l’artiste s’attaque à l’apparente simplicité des éléments de base du roman-photo : les mots et les images. Les mots se lisent et se comprennent, certes, mais Romances fait en sorte qu’ils se voient et s’entendent aussi. Comme ils sont en eux-mêmes faciles à lire et à entendre (quand ils ne le sont pas, ils sont expliqués dans l’œuvre), Lynda Gaudreau peut jouer sur leur matérialité visuelle et sonore, qui cesse d’être purement décorative. La forme ne souligne plus le sens : elle rivalise avec lui.

Romances inscrit aussi le roman-photo dans l’ensemble plus vaste de la presse et de la fiction de masse et leurs constructions médiatiques. Le roman-photo est intermédial par essence : c’est un genre « bavard », où toutes les images sont accompagnées de phylactères ou de légendes. L’artiste exacerbe cette jonction, mais y ajoute une dimension capitale, celle du transmédial, de manière à nouer le roman-photo à d’autres médias comme la presse à sensation, cette expansion moderne – c’est-à-dire marchande et commercialisable – de l’éternel fait divers, qui déborde ici du kiosque sur le trottoir, où le roman-photo commence à se lire. Le chatoiement et le pseudo-désordre voulus du kiosque sont une synthèse construite de l’impossible séparation et de la non moins impossible suture de ce qui relève du mot et de la chose, du réel et des manières dont nous en faisons un autre réel tout aussi direct et agissant. Romances plonge le mélodrame du roman-photo dans l’univers plus glauque du fait divers sanglant et montre qu’une telle rencontre n’a rien d’artificiel. Si le mélo est démasqué comme travestissement sirupeux de la guerre des genres, il en va de même pour le fait divers – en sens inverse, bien sûr. Ni l’un ni l’autre ne sortent intacts de cette confrontation, au sens presque juridique du terme. Le roman-photo est pris à témoin dans le procès instruit aux scénarios figés du fait divers. En même temps, le fait divers accuse le roman-photo. Mais rapidement, ce cadre ne suffit plus à mettre en jeu les multiples références dont Romances se fait à la fois le réceptacle et le tremplin. Du cinéma gore italien de Mario Bava ou Dario Argento aux images trouvées on ne sait plus où en passant par les scénarios qu’activent les potins et autres échanges qui constituent bien plus que notre seul quotidien – et que résument avec force les sérigraphies accrochées à un rideau dressé en tableau-témoin judiciaire déjà contaminé par d’autres signes et médias. Ici encore, on voit, on entend, on touche (ne fût-ce que par les yeux, mais cela blesse les yeux, qui ne font pas que voir – et quel choc quand le regard croise le motif de l’énucléation, diversement traité par l’artiste), on hume, on sent (et peu d’installations nous font autant sentir notre propre corps que Romances).

Cette lutte des formes et des sens, puis l’enchevêtrement des deux extrêmes de la presse populaire qui se touchent, auraient pu produire une sorte d’imbroglio – de soupe grossière, si vous voulez. C’est exactement le contraire qui se passe dans Romances. L’œuvre de Lynda Gaudreau est d’une précision d’horlogerie et le recentrage sur la thématique de l’enquête, qui resitue le fait divers crapuleux dans un avant et un après, prépare son intégration à un dispositif délicieusement paradoxal.

D’une part, la présentation de Romances dans l’espace de VOX permet de faire un pas de plus dans la complexification des signes. Les mots – et les actions imbriquées de lire, de voir, de comprendre et d’entendre – deviennent ici des formes sculpturales, des objets volumineux qui se déploient dans le temps autant que dans l’espace. Ces nouveaux signes engagent le corps des visiteurs et visiteuses. On continue de tourner mentalement les pages, d’écouter la radio, de toucher des écrans, mais en plus, on passe maintenant devant et, plus littéralement encore, entre et à travers ces différents médias. La transparence de la lecture s’efface, mais c’est pour rendre cette lecture plus efficace encore.

D’autre part, l’expérience de la visite, autre déclinaison de la démarche paradoxale de l’artiste, rompt avec les lieux communs de l’immersion, laquelle brouille et dissout les différences au sein de l’éventail des signes et des sensations au profit d’un transport global, brut ou, pour tout dire, passif. Dans Romances, l’absorption se fait recherche active, différenciée, inscrite aussi dans le temps : si on se perd, c’est en vue de mieux retrouver les formes et les problèmes d’une machine faite à la fois pour nous confondre et, le temps et l’espace de la visite aidant, nous faire prendre le recul nécessaire à tout début de compréhension.

L’instrument décisif de pareille stratégie est ce que l’artiste nomme l’« asynchronie », cette panoplie de disjonctions tantôt minuscules, tantôt plus rêches qui créent un vide entre des éléments qu’on croyait solidement liés et dont l’unicité récalcitrante réapparaît grâce à ces chocs. Désynchronisation est donc tout sauf destruction. C’est une nouvelle technique de construction, moins son que résonance, moins forme, finalement, que retentissement.

Romances s’écrit au pluriel, et la lettre sinueuse, serpentine, insinuante qui termine le titre est également tout son programme : de « romance » à « romances », le passage n’est pas du singulier au pluriel, de l’unique à sa répétition, mais du même à un même qui est aussi autre. C’est en quelque sorte l’impossible coïncidence du même avec lui-même. L’installation de Lynda Gaudreau en apporte une démonstration d’autant plus convaincante que la traversée de Romances débouche aussi sur une métamorphose dans laquelle ce que nous pensions connaître fait un tour de la spirale.