VOX — Centre de l’image contemporaine

Carl Trahan, Guillaume – avec bougé, 2026, impression au jet d’encre sur papier Canson. Avec l’aimable permission de l’artiste.
Crédits

Carl Trahan
Qu’est-ce que l’ombre pour qu’il faille la saisir ?

2026.09.18 – 11.28

Depuis son invention, la photographie entretient l’illusion de saisir la réalité tout en la transformant en son double. C’est dans cet écart entre le monde et sa re-présentation que s’inscrit la démarche de Carl Trahan. À travers des citations, des photographies, des moulages et une vidéo, l’artiste met en tension ce désir de se fondre dans le Tout et l’aspect prédateur de l’appareil, qui fige le sujet au moment même où il croit le posséder.

Cette recherche est nourrie par le pessimisme cosmique et les réflexions de l’artiste sur la crise spirituelle causée par la modernité. Parmi ses lectures, La photographie, le néant (1986), de Gastón Fernández Carrera, occupe une place particulière. L’auteur voit dans le médium de la photographie l’aboutissement du vieux désir mystique de l’Occident de renoncer à l’enveloppe concrète du monde pour échapper à l’insoutenable du réel. Entre lumière et obscurité, l’image devient moins un lieu de vérité qu’un lieu de perte. Et si, en cherchant à saisir l’ombre, nous cherchions surtout à disparaître avec elle ?

Essai sur Carl Trahan par Michel Hardy-Vallée, 2026.

MICHEL HARDY-VALLÉE

Le sens du mot « photographie » est bien trompeur : les deux racines grecques qu’il combine suggèrent que la lumière dessine l’image. Cependant, ce sont plutôt les ombres qui créent celle-ci : particules d’argent, gouttes d’encre, pixels éteints ou molécules organiques masquent la blancheur du support. S’il faut bel et bien un sujet illuminé pour prendre une photographie, il faut en revanche des zones d’ombres pour en faire l’image, comme l’indique son association historique avec les procédés d’impression (gravure, eau-forte ou lithographie, entre autres). Les « positifs » et les « négatifs » que le pionnier Henry Fox Talbot a mis au monde sont des avatars de l’ancienne complémentarité entre figure et fond, telle une main qui se dessine en bloquant l’ocre rouge projetée sur une paroi rocheuse.

La noirceur est l’alliée de Carl Trahan. Artiste multidisciplinaire proche du conceptualisme, il s’intéresse à l’indicible, à la difficulté de comprendre le fond des choses. Une constante dans son œuvre est l’utilisation du noir autant comme ressort plastique que comme thème. Dans Traversing a Plane. After Bragdon (2021), une série de plaques de merisier peintes représente la succession des formes que crée un cube (tridimensionnel) en traversant un plan (bidimensionnel), métaphore du passage insaisissable de notre existence physique à travers le temps (quadridimensionnel). Dans le corpus Sur les cendres des astres (2023), l’artiste explore « le côté nocturne de la pensée1 », recourant à des matériaux tels que le graphite, le marbre noir, le jet d’encre et le fusain afin d’aborder les idées du pessimisme, de l’agnosticisme, voire d’un ésotérisme mystique quant à notre place dans un univers aliénant. L’usage du texte et de l’art olfactif attire l’attention au-delà du visuel et souligne la participation active du spectateur ou de la spectatrice dans l’activation de l’œuvre d’art.

Ses photos argentiques exposées ici sont principalement faites d’un noir à travers lequel des éclats de lumière forment, d’une part, les images ambiguës de sujets qui tentent de toucher à quelque chose d’absent et, d’autre part, celles d’apparence floue. Des philosophes comme Emmanuel Kant, prosaïques, parlent de phénomène et de noumène — de surfaces et de choses en soi. Notre perception de l’univers en est une de surfaces, pétrie de doute cartésien en raison de l’omniprésence des illusions et des tromperies.

Cependant, la tradition mystique, comme chez Jean de la Croix, fait de cette même impossibilité de connaître les choses de manière univoque une expérience personnelle, voire sensuelle, plutôt qu’un obstacle au progrès de la raison. L’idée d’un dieu étant fondamentalement inaccessible à l’entendement, il reste néanmoins chez ces mystiques le sentiment, la certitude d’être chez soi avec la divinité malgré l’absence de preuves. On parle ainsi de théologie négative : tel le ruban d’acétate de cellulose exposé dans la caméra de Trahan, nous obtenons une image de ce que la divinité n’est pas, au lieu d’une image de ce qu’elle est.

Philosophes et mystiques partagent cette vision d’un monde dans lequel de fragiles apparences recouvrent un grand vide autour duquel gravite notre expérience, qui pourtant s’en accommode. Les délicats moulages de papier que Trahan a effectués sur des parties du corps — mains, pieds, etc. — attestent cet univers mince comme une pelure d’oignon. Nous avons la certitude de l’existence des individus qui leur ont donné forme, même en leur absence, parce que leurs particularités ne sont pas falsifiables. Comme le faisait déjà remarquer Oliver Wendell Holmes en 1859 à propos du stéréoscope, « nous avons le fruit de la création maintenant, et nous n’avons pas à nous soucier du noyau2 ». La photographie, poursuit-il, permet d’accumuler autant de formes que les chasseurs en Amérique qui massacrent le gibier pour n’en garder que la peau. Cette énorme réserve de formes cataloguées constitue une monnaie universelle garantie par la promesse de sa valeur potentielle en substance à la banque de la nature.

Pouvons-nous cependant placer en fiducie notre confiance envers le monde ? Dans ses œuvres, Trahan nous ramène souvent aux idées de Eugene Thacker, en particulier celle du monde-sans-nous. En évoquant l’horreur cosmique de H. P. Lovecraft, Thacker tente de déconstruire notre vision égocentrique du monde : avec ou sans nous, la planète continue d’exister. Mieux (ou pis), elle est profondément indifférente à notre existence, à notre souffrance comme à nos joies. Les œuvres textuelles de la présente exposition dénotent ce constat par des phrases parfois angoissées, parfois paradoxales, à l’instar des sujets de certaines de ses photographies, qui prêtent le flanc au désespoir.

On a beaucoup débattu de la nature de la photographie au cours de sa jeune histoire, en particulier du rapport entre son image et son sujet. En parlant de trace, d’empreinte, de miroir à mémoire ou bien du crayon de la nature, on croit avoir apprivoisé un médium du monde-sans-nous : la nature se prend elle-même en image. Mais on se laisse alors leurrer par l’idée d’une analogie, comme nous le rappelle la vidéo de Trahan. Les images, pour exister, ont besoin de s’inscrire dans un rituel que nous comprenons. La photographie n’existe qu’avec nous. Elles doivent de plus nous offrir des emprises à la perception, comme le souligne le philosophe Dominic McIver Lopes3. Une image, tout comme un moulage, n’est pas « ressemblante ». Elle est une prothèse qui facilite la reconnaissance des objets, comme cette vue télescopique du soleil qui trône silencieusement dans l’exposition — soleil qui ne serait autrement que lumière aveuglante —, une photographie parfaitement blanche, vide de sens.

  1. Eugene Thacker, Cosmic Pessimism (Minneapolis : Univocal Publishing, 2015).

  2. Oliver Wendell Holmes, « The Stereoscope and the Stereograph », The Atlantic, juin 1859, 738-748, www.theatlantic.com/magazine/archive/1859/06/the-stereoscope-and-the-stereograph/303361/. [Notre traduction].

  3. Dominic McIver Lopes, Comprendre les images : une théorie de la représentation iconique [1996], traduction de Laure Blanc-Benon (Rennes : Presses universitaires de Rennes (Æsthetica), 2014).