VOX — Centre de l’image contemporaine

Image d’une œuvre de l’exposition Et puis parfois, un souvenir par Michaëlle Sergile
Crédits

Michaëlle Sergile
Et puis parfois, un souvenir

2026.01.16 – 03.28

Ce nouveau projet de l’artiste Michaëlle Sergile prend comme point de départ les récits de trois femmes haïtiennes ayant immigré au Québec et à New York à différents moments : sa mère, Marie Wilnie Brézault, la journaliste Michèle Montas et l’écrivaine Marie-Célie Agnant. Que leur parcours soit motivé par l’exil, la contrainte ou le souci de transmission, ces femmes portent en elles l’histoire et l’espace géographique de ces multiples territoires.

Avec des installations de grande envergure alliant la vidéo, le textile, le son et la sculpture, l’artiste propose une réflexion sur le deuil où le langage du glitch, ces parasites du son et de l’image, permet de brouiller les temporalités. Ici, la fragmentation géographique, architecturale et visuelle ouvre des espaces où mémoires politiques, intimes et familiales se mêlent et perturbent les lectures linéaires de l’histoire.

A Posteriori 38 - Joséphine Denis - Et puis parfois, un souvenir

JOSÉPHINE DENIS

Dans ce nouveau travail de Michaëlle Sergile, intitulé Et puis parfois, un souvenir, le corpus d’œuvres se déploie telle une topographie. L’artiste y réfléchit à l’histoire récente d’Haïti depuis l’exil, en faisant des formes et des matières un lieu de prise de parole. Et puis parfois, un souvenir devient le lieu même du drame, le corps blessé d’un pays qui continue de lutter.

Pendant que les violences et les crimes en Haïti réduisent en cendres des vies, des maisons, des institutions et des monuments – ces espaces fragiles où se conservaient les preuves de nos puissances –, les lieux d’archives, eux aussi, vacillent et disparaissent. Michaëlle Sergile reprend, avec urgence, le geste de bâtir. Elle conçoit des structures de bois qui évoquent autant des formes architecturales d’Haïti que du Québec, des cadres qui accueillent ses œuvres textiles comme pour ouvrir les portes d’une maison provisoire pour la mémoire. Au centre de l’exposition, un tissage monumental installé en courbe propose une lecture par strates : de loin, un collage dessine une cartographie affective ; de près, des fragments d’images et de textes défilent sur le tissu recomposé, racontant des vies partagées et déchirées entre deux lieux. Là où les archives brûlent, là où les monuments s’effritent, elle invente d’autres espaces d’enregistrement, faits de fils, de gestes, d’images et de sons et, traversés parfois par des ruptures et des superpositions – comme un dysfonctionnement qui rappelle les fractures de notre demi-île, renfermée sur elle-même, prisonnière sans murs.

Son travail se heurte aussi à un autre incendie, plus silencieux celui-là : le manque de documentation sur les femmes qui nourrissent le champ littéraire et culturel haïtien. Trop souvent, leur contribution militante laisse peu de traces dans les archives officielles, lors même que leurs prises de parole, leurs énoncés, donnent voix aux mouvements féministes du pays. La sociologue et militante Danièle Magloire, cofondatrice de Kay Fanm1, insiste sur l’urgence de consigner ce que les femmes construisent, ce qu’elles portent, afin que l’intensité de leur engagement citoyen en Haïti cesse de nous échapper. Michaëlle Sergile, dans sa pratique, répond à cet appel : elle transforme le geste artistique en outil de consignation et de réparation symbolique, en une forme d’archive sensible où l’image, la matière et le son prennent le relais des institutions défaillantes.

Dans ce projet, il est question de trois femmes – Michèle Montas, Marie-Célie Agnant et Marie Wilnie Brézault – dont les pratiques sont pleinement les leurs, mais qui se consacrent aussi à la mémoire d’autres voix, qu’elles jugent indispensables aux différents mouvements de libération. Dans Et puis parfois, un souvenir, leurs récits prennent aussi la forme d’une installation vidéo présentée sur des téléviseurs cathodiques, où les voix superposées composent ensemble une expérience partagée de l’exil, de la perte et de la transmission. Respectivement journaliste, écrivaine et femme aux trajectoires multiples, elles ne se contentent pas de se raconter : elles gardent et transmettent, à travers leur travail et leurs gestes de tous les jours, la présence des personnes qui ont marché, parlé, écrit et agi avant elles.

En elles résident des questionnements décisifs, des pensées qui éclairent ce qui, autrement, se noierait dans le fracas de l’actualité. C’est par ce travail de l’artiste que les esthétiques culturelles haïtiennes continuent de nous parvenir, à nous qui vivons en exil, dispersé·es, mais relié·es par des images, des matières, des récits, des fragments d’archives rassemblés, des voix et des ambiances de rue et de marché qui persistent au-delà des frontières.

Pour nous, ces dernières années n’ont été qu’une suite de dévastations, et l’impossibilité d’accéder au pays a installé une mélancolie tenace, difficile à expliquer à qui ne la vit pas. Ce sentiment n’est pas seulement la nostalgie d’un territoire, mais aussi la peur de perdre à jamais des voix, des savoirs, des archives vivantes. Dans la dernière salle, une œuvre vidéo et sonore, nourrie d’archives d’Haïti et du Québec fait se répondre images et paysages sonores dans une écriture glitchée, où les mobilisations et les gestes de résistance s’élèvent contre la corruption, la violence et le despotisme qui font persister les bouleversements du pays dans une inquiétante continuité. Ce travail rappelle ce que nous tenons pour essentiel et ce pour quoi il faut continuer de nous battre : les gens, les esprits et les pensées, les histoires, les villages, les habitats, les corps de papier, les tissus et les livres, les voix qui résonnent encore et maintiennent le pays debout. C’est un premier geste pour regarder l’incendie en face et tenter de sauver des flammes ce qui ne doit pas disparaître, là où, parfois, un souvenir insiste.

Michaëlle Sergile tient à remercier chaleureusement Marie-Célie Agnant, Michèle Montas et Marie Wilnie Brézault ainsi que David Bontemps, Joséphine Denis, Paul Toussaint, Kadidia Traoré et Miguel Sergile. Elle remercie également Dominique Desbiens de l’Atelier Circulaire, Gregory Prescott et Natacha Chamko de l’Atelier Clark, le Centre des textiles contemporains de Montréal, le Centre international de documentation et d’information haïtienne, caribéenne et afro-canadienne (CIDIHCA) et le Conseil des arts et des lettres du Québec (CALQ).