VOX — Centre de l’image contemporaine

Valentin Noujaïm, Pacific Club, 2023, image fixe, court métrage, 17 min. Avec l’aimable permission de l’artiste.
Crédits

Valentin Noujaïm
Temps morts

2026.09.18 – 11.28

Le quartier d’affaires parisien de La Défense, vitrine de la modernité économique et architecturale, est le théâtre d’une trilogie de films réalisée par Valentin Noujaïm. Dans Pacific Club (2021), To Exist Under Permanent Suspicion (2023) et Demons to Diamonds (2024), Noujaïm sonde ce paysage de béton et de verre pour en faire émerger des figures qui ravivent l’histoire du quartier, les fantasmes qui le traversent et les ruines qui le menacent. En faisant coexister le documentaire et la fiction tout en s’aventurant dans le territoire du cinéma de genre, il compose un portrait sombre et trouble du présent. Sous la surface de la ville, des réseaux de souterrains révèlent les failles d’un système au bord de l’effondrement.

Essai sur Valentin Noujaïm par Doriane Biot, 2026.

DORIANE BIOT

À l’extrémité de l’axe historique de Paris, qui relie le Louvre, les Champs-Élysées et l’Arc de Triomphe, s’élève un paysage tourné vers l’avenir. Le quartier de La Défense prend forme dans les années 1960 en banlieue ouest de Paris. Il incarne alors l’ambition d’un pays engagé dans une course à la modernité, portée par la croissance économique, l’innovation technologique et la circulation des capitaux. Ce qui deviendra le plus important quartier d’affaires d’Europe repose sur une architecture de la puissance : un territoire urbain conçu pour accueillir les nouvelles formes du capitalisme. Son implantation est d’abord marquée par la construction d’une vaste dalle héritée des principes du modernisme. En séparant les circulations automobile et piétonnière, elle substitue au chaos de la cité un ordre rêvé : organiser la ville selon des fonctions prédéterminées — travail, habitat, loisirs, circulation — et, par le fait même, maîtriser les flux qui la traversent. Sous cet immense parvis de béton, plusieurs niveaux souterrains se déploient en négatif des structures verticales érigées à la surface. En 1989, l’édification de la Grande Arche parachève la monumentalisation de ce nouveau pouvoir économique, faisant de La Défense l’épitome parisien du néolibéralisme et de la mondialisation.

C’est au cœur de ce quartier emblématique, entre la verticalité triomphante de ses monuments et les espaces relégués qui en constituent l’envers, que Valentin Noujaïm inscrit sa trilogie composée de Pacific Club (2023), de To Exist Under Permanent Suspicion (2024) et de Demons to Diamonds (2025). Chaque nouveau volet déplace les cadres du précédent en s’aventurant vers des territoires esthétiques inédits : portrait documentaire, horreur psychologique, néo-noir dystopique, office movie tragique. En faisant ainsi dialoguer différents genres cinématographiques et plusieurs strates de temps, les films composent un espace où s’agrègent, au pied des crises du présent, les mémoires de communautés laissées en marge. Ici, les frictions entre documentaire et fiction font émerger les fantômes que l’ordre urbain, dans son apparente neutralité, s’efforce de maintenir hors champ.

Les mythologies élaborées par Noujaïm mettent en scène des présences tragiques qui résistent, vacillent, disparaissent, dansent parfois, cherchant un moyen de survivre aux forces qui les dépassent. À travers le personnage d’Azedine, la mémoire d’une boîte de nuit, lieu de fête et de socialisation pour les communautés arabes installé dans le sous-sol de La Défense dans les années 1980, refait surface. Plus loin, l’actrice Kayije Kagame se débat dans l’enfer des affaires, où la pression de la performance et de la surveillance finissent par contaminer jusqu’à la perception du réel. Les parois vitrées et les salles de réunion deviennent architecture mentale. Enfin, la silhouette à la fois héroïque et épuisée de Denis Lavant apparaît comme celle d’un ultime travailleur sacrifié sur l’autel du progrès, du capital et de la rentabilité.

Autour de ces figures, les tours s’effondrent, se désagrègent ou explosent dans des modélisations 3D. Depuis les images du 11 septembre 2001, la chute verticale sollicite une mémoire collective où se mêlent catastrophe, frayeur et reconfiguration des imaginaires politiques. À l’heure où un génocide est documenté en temps réel, les images de mises à mort et leur circulation incessante sur les écrans continuent de transformer durablement notre rapport à la violence et à la destruction, entre fascination, sidération et impuissance. Les trois films de Noujaïm mobilisent divers régimes d’images : animation, caméras de surveillance, film 16 mm, prises de vue sur téléphone. En assumant cette coexistence, Noujaïm met en œuvre une écriture cinématographique en phase avec la complexité de notre culture visuelle contemporaine. Cette porosité entre les formes traduit une manière de penser un monde et la violence qui le caractérise, une tentative de comprendre comment ces images se répondent, se contaminent et construisent nos perceptions des événements. Pour interroger la performativité du monde du travail, la violence institutionnalisée et la généralisation d’un capitalisme de surveillance, le fantasme est aussi nécessaire que le témoignage.

Dans l’espace d’exposition, la chute n’est pas un événement passé, mais un état permanent. Les films sont présentés au milieu d’un mobilier qui évoque des espaces de bureau en désordre ou un amphithéâtre en ruine. Une salle de conférence ouvre une fenêtre sur le volet le plus strictement documentaire de la trilogie, en installant les membres du public dans une position d’observation face au regard tourné vers l’arrière d’Azedine. Ailleurs, un moniteur resserre le champ de vision jusqu’à produire une sensation de claustrophobie qui va de pair avec l’angoisse grandissante de la protagoniste, écrasée par les injonctions du monde professionnel. Face au dernier film, des gradins fragmentés forment des promontoires, des renfoncements et des zones d’obscurité qui multiplient les points de vue à partir desquels contempler ces mythologies contemporaines du désordre. L’ensemble compose un point de bascule figé dans le temps, rythmé par les images en mouvement de Noujaïm, qui suivent le cœur battant de La Défense et des gens qui l’ont construite, qui s’y sont épuisés, qui s’y sont fait avaler, mais qui continuent de l’habiter.

À l’ombre de la géométrie impeccable de la Grande Arche, un couple s’embrasse sur un banc. La scène introduit une possibilité de tendresse dans un environnement conçu pour la performance et le profit. Pendant quelques instants, le lieu cesse d’appartenir aux entreprises. Résonne encore une question indignée qui traversait un film précédent de Noujaïm, Les Filles destinées (2021) :

« Eux, on leur laisse le monde, et nous, on prend quoi, les sous-sols ? »

Entre le jour productiviste et la nuit des marges, La Défense est le lieu où se matérialisent les échecs du présent. Des corps tombent des fenêtres. Une chute imminente menace les derniers monuments encore debout. La mort se reflète dans les vitres.